Il restait des maisons où frapper
Le Chambon-sur-Lignon, et ceux qui ont ouvert leur porte

Écoutez cet article
Lu à voix haute par une voix de synthèse, si vous préférez écouter plutôt que lire.
Lire l'article
Au cours de l’hiver 1940, une difficulté terrible se présente à ceux qui cherchent à secourir les Juifs internés dans le sud de la France. Des libérations peuvent être obtenues. Mais où les personnes libérées pourront-elles aller ?
Sortir d’un camp ne suffit pas lorsqu’aucune maison ne vous attend.
Le pasteur André Trocmé s’adresse alors aux quakers américains de Marseille. Burns Chalmers, l’un de leurs responsables, lui explique que des libérations sont possibles, mais que personne, nulle part, n’accepte d’héberger ces personnes.
Trocmé lui donne l’assurance que son village les accueillera. Ce village de Haute-Loire s’appelle Le Chambon-sur-Lignon.
Il faut s’arrêter un instant sur ce que signifie un tel engagement.
Accueillir quelqu’un, c’est lui faire une place dans sa vie réelle. Celle où les journées sont déjà remplies, où les moyens ont leurs limites, où l’on s’inquiète pour ses propres enfants. En temps de persécution, c’est aussi accepter que le danger puisse entrer avec la personne que l’on protège.
Une promesse d’accueil engage bien davantage qu’une porte.
Elle engage ceux qui vivent derrière.
Ce que le plateau a réellement fait
Autour d’André et de Magda Trocmé, du pasteur Édouard Theis et de nombreux autres, des habitants ouvrent leurs maisons. Des fermes, des pensions et des écoles abritent des réfugiés. L’Œuvre de secours aux enfants, organisation juive, accompagne les plus jeunes jusqu’au plateau et les place dans des familles et dans des maisons financées pour eux. Des croyants de plusieurs confessions et des non-croyants participent à cet effort.
Entre décembre 1940 et septembre 1944, près de cinq mille personnes trouvent refuge au Chambon et dans les villages voisins. Environ trois mille d’entre elles sont juives.
Les chiffres permettent de mesurer l’ampleur du sauvetage. Ils nous laissent pourtant à distance de chaque existence.
Derrière le mot réfugié, il y a une personne qui avait une vie avant d’avoir besoin d’être cachée. Des habitudes. Des proches. Une façon de rire. Peut-être un projet tout simple, remis à plus tard, puis rendu impossible.
Être accueilli, pour quelqu’un à qui l’on a retiré tant de choses, c’est retrouver un peu de place parmi les vivants.
C’est compter de nouveau dans les décisions de quelqu’un.

La femme qui épluchait les pommes de terre
Dans son témoignage, Elizabeth Kaufmann Koenig, qui a connu le refuge du Chambon, parle de Magda Trocmé avec une affection particulière. Elle l’appelle « Maman Trocmé ». Elle se souvient d’une femme profondément attentive aux autres, qui « épluchait les pommes de terre autant qu’elle aidait quelqu’un ».
Ce détail de cuisine mérite sa place dans l’histoire.
Nous savons admirer le courage lorsqu’il prend des dimensions exceptionnelles. Nous reconnaissons moins facilement la fidélité des gestes qui permettent de tenir : préparer à manger, nettoyer, recommencer le lendemain, rester disponible quand la fatigue s’installe.
Pourtant, une personne épuisée reçoit parfois l’amour ainsi. Elle n’a plus la force d’écouter un long discours. Elle peut encore accepter une assiette.
Il y a des jours où la bonté doit être assez simple pour que nous puissions la recevoir.
Ce que cela leur a coûté
La foi d’André Trocmé l’engage profondément. Il prêche contre l’antisémitisme et encourage sa communauté à venir en aide aux Juifs persécutés. Le 13 février 1943, la police française l’arrête avec le pasteur Theis et le directeur d’école Roger Darcissac. En détention, il refuse de signer un engagement de soumission aux politiques du régime. Les trois hommes sont libérés après vingt-huit jours, et le secours se poursuit, bientôt dans la clandestinité.
Cette histoire n’épargne pas la douleur.
Le 29 juin 1943, la police allemande fait une descente dans une école du village et arrête dix-huit élèves. Cinq d’entre eux, reconnus comme juifs, sont envoyés à Auschwitz, où ils meurent. Daniel Trocmé, cousin d’André et enseignant dans cette école, est déporté à Majdanek et y est tué.
Leur mémoire nous oblige à raconter avec pudeur.
Nous ne pouvons pas déposer une belle conclusion sur toutes les blessures. Certaines pertes demeurent. Certaines questions traversent les années sans recevoir la réponse que nous espérions.
La foi peut habiter cet endroit-là aussi.
Elle peut être une prière interrompue par les larmes. Une colère que l’on ose enfin confier à Dieu. Le besoin de s’asseoir auprès de quelqu’un sans devoir expliquer pourquoi l’on souffre encore.
Les vies sauvées au Chambon sont précieuses. Les vies perdues le restent tout autant.

Ce que dit l’Évangile
À la lecture de ce récit, les paroles de Jésus sur l’accueil de l’étranger, en Matthieu 25, prennent une proximité particulière.
« Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais étranger, et vous m’avez recueilli. »
Matthieu 25.35
Elles nous ramènent à une responsabilité concrète : que faisons-nous de la personne qui a besoin de nous ?
Nous ne sommes pas tous appelés à accomplir les mêmes gestes. Nos forces, nos possibilités et nos responsabilités diffèrent. Mais chacun peut apprendre à regarder un peu plus attentivement.
Il y a cette personne qui répond toujours que tout va bien et qui ne donne plus de nouvelles. Ce parent qui tient debout pour ses enfants. Cet ami endeuillé que l’on a beaucoup entouré au début, puis que les semaines ont laissé seul.
On hésite parfois à s’approcher parce qu’on ne sait pas quoi dire.
On peut commencer par revenir.
Prendre des nouvelles une deuxième fois. Proposer une aide précise. Écouter la même peine sans exiger qu’elle ait diminué depuis la dernière conversation.
Une présence fidèle laisse à l’autre le temps de respirer.
Et si c’était vous
Et si, aujourd’hui, c’était vous qui aviez besoin que quelqu’un revienne ?
Peut-être avez-vous appris à demander peu. À ne pas déranger. À parler rapidement de vos difficultés pour ne pas alourdir la conversation. Peut-être êtes-vous devenu si habile à rassurer les autres qu’ils ne savent plus quand vous avez besoin d’être soutenu.
Vous avez pourtant le droit de dire que c’est difficile.
Vous pouvez aimer Dieu et vous sentir démuni. Vous pouvez être reconnaissant pour certaines choses et profondément triste pour d’autres. Tout cela peut exister dans le même cœur.
Vous n’avez pas à présenter une version apaisée de vous-même pour être digne de tendresse.
Si une personne sûre vous tend la main, vous pouvez la laisser vous aider, même un peu. Vous pouvez commencer par une phrase imparfaite : Ces derniers temps, je ne vais pas très bien.
La suite n’a pas besoin de venir immédiatement.
Ce qui reste
Le Chambon-sur-Lignon nous laisse une histoire à laquelle revenir lorsque les nouvelles du monde finissent par nous décourager.
Des êtres humains ont accepté de devenir responsables les uns des autres. Leur décision a eu un poids immense dans des vies qu’ils connaissaient à peine.
Quand la cruauté occupe tout notre regard, il est bon de se rappeler que la bonté appartient, elle aussi, à l’histoire humaine. Elle a des noms, des lieux, des témoins. Elle a nourri des enfants et protégé des familles. Elle a demandé du travail, de la persévérance et du courage.
Elle reste possible.
Puissiez-vous en rencontrer une part dans les jours qui viennent. Une attention qui ne vous demande rien en retour. Une conversation où vous pourrez cesser de faire semblant. Quelqu’un auprès de qui votre silence ne sera pas gênant.
Et ce soir, si vous ne trouvez pas les mots pour prier, vous pouvez simplement confier à Dieu votre besoin d’être porté.
Prière
Seigneur, tu connais ce que nous taisons pour continuer à avancer.
Approche-toi de ceux qui se sentent de trop, de ceux qui ont peur de demander, de ceux qui attendent depuis longtemps un peu de douceur.
Aide-nous à reconnaître les personnes auprès desquelles nous pouvons être vrais. Donne-nous le courage de recevoir leur aide.
Rends-nous attentifs à la fatigue des autres. Apprends-nous à offrir une présence qui respecte, une parole qui n’écrase pas, un secours qui arrive à temps.
Nous te confions les absents que nous aimons, les blessures encore sensibles et les lendemains qui nous inquiètent.
Accorde-nous, pour cette nuit, un peu de repos.
Amen.
Sources : le Mémorial américain de la Shoah sur Le Chambon-sur-Lignon, le témoignage d’Elizabeth Kaufmann Koenig et German History in Documents and Images.
À lire dans la Bible : Matthieu 25.31-46.


